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Bouddhisme et écologie

mardi 3 novembre 2015, par Philippe Cornu


 Écologie et religion/spiritualités

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Principales religions
(s) Pew Research Center

Introduction par Chalotte Luyckx

  • Lien extrinsèque
    • « Affinités électives négatives » vis-à-vis du capitalisme 
    • Potentiel émancipateur des religions
    • Racines de la crise écologique : cosmovision et épanouissement humain
  • Lien extrinsèque
    • Crise écologique mondialisée
    • Athéisme et laïcité = exceptions culturelles

 Philippe Cornu

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Professeur de religions extrême-orientales (bouddhisme et hindouisme) et d’histoire des religions à l’UCL (faculté de théologie), rattaché à l’institut de recherche RSCS (Religions, Spiritualités, Cultures et sociétés) dans le cadre duquel il dirige un séminaire de recherche sur le bouddhisme.

Spécialiste internationalement reconnu pour ses travaux sur le bouddhisme tibétain, il est également président de l’Institut d’Études Bouddhiques (IEB) de Paris.

 Bouddhisme et écologie

  L’écologie

L’écologie comme science moderne est étrangère au bouddhisme dans ses textes traditionnels. Le sujet n’a donc pu être abordé sous cette forme dans un contexte historique, culturel et spirituel différent du nôtre à présent.

Je définirais l’écologie comme l’observation et la compréhension des interactions entre les individus et le milieu vivant et non vivant dont ils font partie (écosystème) et comme une réflexion et une action en vue d’harmoniser ou de rééquilibrer ces interactions.

  Compassion universelle

Cependant, l’éthique bouddhique, qui concerne tous les êtres animés, se soucie non seulement de l’homme, mais des autres êtres visibles et invisibles qui habitent l’univers comme nous-mêmes.

L’attitude de la compassion universelle englobe ainsi le monde animal et davantage encore.

En outre, le bouddhisme, partout en Asie, s’est superposé et non substitué à des croyances animistes et/ou polythéistes, sans chercher à les éradiquer, ce qui constitue encore actuellement un fond culturel favorisant la compréhension des relations et interactions complexes entre les êtres humains et d’autres êtres (déités chtoniennes, dieux du terroir, élémentaux, esprits animaux et végétaux) et la compréhension que la nature est non seulement habitée mais douée de vie et d’intelligence — quand bien même celle-ci peut être de nature très différente de celle des êtres humains.

  Coproduction conditionnée

Au cœur du bouddhisme, il y a la notion de coproduction conditionnée des phénomènes, applicable à l’ensemble du monde phénoménal, tant aux êtres doués d’esprit qu’aux choses naturelles et aux choses produites par l’homme. Cette notion se présente plus comme une loi naturelle que comme un acte de foi et peut être rapprochée de la notion d’interdépendance chère à l’écologie.

  Interdépendance

La notion d’interdépendance entre les organismes vivants croise certains aspects de la coproduction conditionnée, sans toutefois s’y superposer. Les concepts sont différents.

  • La notion du vivant (animaux, plantes et procaryotes) est différente de celle des êtres doués d’esprit (les plantes en sont exclues, par contre y entrent des êtres du monde invisible ou vivant sur des plans que nous ne percevons pas).
  • La notion d’interdépendance est moins profonde philosophiquement. Elle ne remet pas en
    cause la vue substantialiste et ontologisante de la métaphysique occidentale qui est le moteur
    de notre désir de maîtrise du monde. Il peut s’agir de l’interaction entre des phénomènes
    considérés comme ayant une essence inaltérable. Il peut y avoir modification des aspects
    phénoménaux dans ces interactions sans que le statut des choses soit mis en doute.
  • La coproduction conditionnée aboutit quant à elle à la notion de vacuité universelle, c’est-à-
    dire à considérer que l’existence relative des choses est entièrement dépendante des conditions qui la produisent et ne saurait prétendre à une existence intrinsèque et indépendante.

L’esprit, selon le bouddhisme, joue un rôle crucial, qui va, selon les écoles, de la production d’un état d’illusionnement qui travestit la réalité qui nous entoure (point de vue réaliste) endéformant nos ressentis et nos concepts par une vision égocentrique (et par là même ethnocentrique voir anthropocentrique...), au fait même de projeter toutes les apparences du monde à partir d’un formatage de l’esprit par ses conditionnements antérieurs (point de vue idéaliste radical).

  Un phénomène composé

La présentation de l’être doué d’esprit comme étant un phénomène composé issu et produit par toutes sortes de conditionnements aboutit à la présentation des cinq agrégats. Le fait de concevoir l’ensemble de ces agrégats, chacun d’entre eux étant lui-même multiple et transitoire comme fondateur d’une entité subsumante substantielle et durable, le « moi » ou « l’âme », est le fruit de l’ignorance de la réalité et de notre véritable nature. Cette adhésion à un prétendu noyau solide de personnalité aboutit à une vision égocentrique qui donne à l’individu le sentiment que lui et ce qui croit posséder est plus important que le monde environnant.

De l’interprétation faussée et présomptueuse de la Genèse biblique (le « jardinier de Dieu » qui s’est mué en un prédateur de la nature), il résulte des activités mobilisées par le sentiment trompeur de supériorité voire de suprématie sur le vivant.

Or, le fait que l’être humain bénéficie d’un esprit doué d’une intelligence plus affinée que les animaux l’investit d’un pouvoir démesuré sur son environnement naturel. L’orgueil le pousse à agir comme le maître d’une nature dont il se sent séparé, de par l’importance supérieure qu’il accorde à la culture par rapport à la notion de nature.

Rien n’est plus faux et plus dangereux pour l’homme lui-même que cette attitude anthropocentrique qui le place au centre de tout en lui donnant l’illusion qu’il peut s’en isoler pour tout maîtriser (va jusqu’au transhumanisme...). C’est le syndrôme du bernard l’hermite ou du ver à soie qui s’enferme dans son cocon au point de s’y laisser étouffer.

En s’abritant derrière une généralité d’espèce (l’Homme), les humains individuels — les seuls en vérité qui soient doués d’efficience — agissent et sont responsables de leurs actes individuels égocentriques qui les conditionnent et sont créateurs de conséquences désastreuses pour eux-mêmes, pour les autres et pour l’environnement. C’est ce que l’on nomme le karma.

Bref, les êtres humains, avant de s’identifier à une collectivité générale, sont des êtres singuliers qui s’identifient trompeusement à la somme de leurs composants comme étant unitaires et durables, et par là même se pensent indépendants de la nature environnante et se déclarent capables de l’améliorer ou de le détruire sans avoir conscience qu’ils courent ainsi à vers la prédation, la souffrance et leur propre destruction. C’est l’aspect dramatiquement prométhéen de l’être humain.

Seul un renversement complet de cette vision anthropo-égocentrique liée à l’esprit humain et à ses capacités exceptionnelles encore mal maîtrisées pourrait bouleverser profondément et durablement la donne actuelle. Or, il n’est pas possible d’effectuer cette révolution sans se transformer soi-même en comprenant les ressorts des passions humaines et la manière dont notre esprit fonctionne et dont il entretient ses illusions.

 Bref retour

Petit retour sur le débat de la séance :

La crise écologique est :

  • Une crise éthique
  • Un épiphénomène du problème humain (volonté de saisie des phénomènes, avidité, violence, domination)
  • Le reflet d’une vision desséchante du monde
  • Le reflet d’une pensée substantialiste (vs. vacuité et coproduction conditionnée)